/// 22 septembre 2015 ///

Antonin Rêveur

MEA_Reveur

L’intention de départ de Bogashi, c’était de découvrir de nouveaux talents et de leur fournir un coup de projecteur. Et bien, on est en plein dedans !
Même si il est relativement peu connu, Antonin Rêveur a un talent certain. A de nombreuses reprises, vous avez pu voir ses peintures dans le Freaky Friday et il était temps de lui donner plus de place.

Entretien avec Antonin Rêveur

Peux-tu te présenter?

  Je suis né en France en 78, j’ai commencé à m’intéresser et pratiquer le graffiti vers 11 ans. J’ai ensuite oscillé entre graffiti et musique jusque vers 2002 où j’ai compris que c’était avec une spray que j’arrivai à raconter le plus de choses.
     J’ai longtemps peint tout seul, je me suis inventé en même temps que j’imaginai ce que pouvait être le graffiti. Autodidacte, pas d’école d’art par conséquent mais j’ai eu la chance de pouvoir aller à la fac un bon moment, jusqu’à ce que peindre à temps plein devienne une évidence.
    Ces dernières années, pour des raisons très diverses, je me suis beaucoup concentré sur le dessin, j’ai fait plusieurs séries allant de 30 à 300 pièces, dans des formats variés. Malgré tout, le mur reste vraiment mon support de prédilection. J’aime l’idée, qu’une fois que c’est exécuté, ça reste sur place, ça ne m’appartient plus et, surtout, je n’ai plus à m’en soucier !
   Avant de me focaliser sur le dessin, j’ai fait pas mal d’installations, quelques performances aussi. C’est quelque chose qui revient régulièrement, sporadiquement. j’ai un rapport beaucoup moins boulimique avec l’installation et la performance qu’avec le dessin et la peinture. Je peux faire plus de 80 murs dans l’année et des centaines de dessins, par contre une installation ou une performance je dois en faire une tous les 5 ans. C’est souvent quelque chose que je mature, que je peaufine, que je réfléchis, travaille longtemps.

Tes œuvres ressemblent à des patchworks de morceaux de dessins déchirés. Comment les conçois-tu?

D’une manière générale, le processus de création m’importe plus que le résultat esthétique. Je ne vais pas dire que je me détache totalement du résultat visuel, mais c’est quelque chose de secondaire par rapport au fait que je veux bannir tout ennui et effort non désiré lorsque je peins ou dessine sérieusement.
Aujourd’hui une grande partie de mon travail ressemble à un patchwork parce que je n’ai pas toujours envie de me concentrer longtemps sur la même pièce, le même « objet ».  Je zappe sur le même support, j’assume mon impatience, l’envie que l’on a tous de ne pas finir ce que l’on est en train de faire, la petite voix qui te dit, lors des 10 derniers mètres d’une course de 4km, « j’arrête là », ou qui fait que tu ne fais jamais les finitions quand tu repeins ton appartement. En gros je supprime l’effort final en composant une œuvre faites de morceaux d’œuvres inachevées.
De manière plus concrète, tout au long j’improvise. Je ne sais pas où je vais précisément, je ne finis pas forcément ce qui est commencé, je me laisse guider par chaque trait déjà présent sur la feuille ou le mur, par le vide également du support. Je travaille toujours en tracé direct et, in fine seulement, je cherche une cohérence globale même si celle ci est chaotique et absurde. Quand vraiment je tourne en rond, que je trouve que je fais un peu trop la même chose, je repars du lettrage. Les lettres deviennent alors mon fil conducteur, déterminent où je mets des ruptures de plans, des vides, des trames etc.
Mais ce n’est pas l’intégralité de mon travail qui est ainsi, c’est seulement une partie.

Quelles sont tes sources d’inspiration?

C’est dur à dire… Le hasard des rencontres, mes émotions, l’actualité parfois. La musique que j’écoute, la peinture du 20eme siècle en générale, tumblr ces derniers temps, mes potes, la vie, la mort. Des artistes comme Steven Cohen, Kendell Geers, Vellickovik, David Tool (dans la pièce/film « the cost of living » du Physical Theatre notamment) sont des personnes qui m’ont ouvert des portes d’une certaine manière, des possibles, qui m’ont conforté dans mes choix.  Je peux pas forcément dire que leur travail m’inspire dans le sens où j’aurai envie de faire la même chose en terme d’esthétique, de thématique, de pratique même. Par contre leur engagement, leur posture, ce que raconte leur travail, leur apparente absence de concession me touche énormément. Je retrouve en eux ce que j’aime dans le graffiti : la remise en cause, la liberté de ton, une certaine rage de vivre, rage de dire.

Sur l’instant, sur le moment où je suis en train de peindre, c’est le contexte surtout qui m’inspire, qui m’influence. Le type de mur, sa texture, ses aspérités, son histoire, sa situation, est ce que c’est passant ou non, la musique s’il y en a etc… tout ça joue sur ce que je suis en train de faire. Il m’arrive souvent de considérer la peinture que j’appose sur un mur non pas comme un tableau qui se suffit à lui même pour exister, mais plus comme un petit élément que je viendrais placer dans le décor. Un peu à la manière du land art où l’oeuvre n’est pas uniquement ce qu’a déplacé l’artiste mais bien le panorama englobant l’intervention de l’artiste.

 

Ta palette de couleurs est souvent composée de couleurs récurrentes comme le lie-de-vin, le turquoise et des marrons.

Peut-être. Je ne sais pas. Les couleurs sont un peu un mal nécessaire dans ma pratique. Ce que j’aime c’est le geste, le tracé. Le reste m’ennuie rapidement. Mais à la fois la couleur raconte beaucoup de choses donc je m’y intéresse, de temps en temps. Parfois j’essaye de la travailler, la réfléchir, l’anticiper, mais ça me satisfait souvent beaucoup moins que quand je ne la prémédite pas. Il faut dire que j’ai vraiment besoin d’être sur place, face au mur ou à la feuille pour ressentir la couleur.
    Donc je prends ce qui traîne généralement et puis j’avise au moment où je peins. Il est pas rare que j’utilise également ce que je trouve sur place : vieux pot de peinture, huiles, etc etc. Après tu n’as pas tord, j’ai mes couleurs un peu récurrentes, les marrons/rouges, les couleurs chairs ou charognes, les couleurs un peu turquoises effectivement sont bienvenues depuis un an ou deux. J’évite surtout les jaunes car ça m’évoque beaucoup trop l’univers Disney, l’enfance, tout ça. Mais globalement, je fonctionne vraiment à tâtons et sur l’instant avec la couleur. Au départ je réfléchis pas trop, je laisse faire le hasard, puis petit à petit j’équilibre le tout.

Prépares-tu beaucoup tes peintures ou est-ce que tu improvises?

Quand je peins ou dessine, je ne fais qu’improviser, du début à la fin. J’ai parfois une idée en tête, une envie, mais ça s’arrête là. J’aime le hasard, j’aime l’idée d’être libre de changer d’idée en cours de route, j’aime pouvoir m’adapter à n’importe quel imprévu. Quand t’improvises tu savoures quasiment chaque trait, chaque instant, chaque geste; il se passe une espèce d’osmose entre l’oeuvre naissante et toi. Ce choix de l’improvisation est lié à ce que doit être la peinture pour moi : elle doit être quelque chose de vivant, de surprenant, de libre, de spontané également.
Improviser me permet de trouver des phases étranges, des nouvelles donnes, de me surprendre, de me dépasser en m’obligeant à trouver en moi, immédiatement, comment faire pour que ça fonctionne. C’est un très bon moyen aussi pour garder de l’imperfection dans mon travail. Il m’arrive de faire intervenir dans mes peintures des personnes ne savent ni peindre ni dessiner. C’est une très bonne chose, ça pause problème, ça bouscule mes routines, ça rajoute des éléments que je n’aurais pas pu faire. A petite doses, j’adore ça, faire intervenir du monde dans ma peinture.
Par contre, pour nourrir mon travail, un peu à la manière d’un musicien d’improvisation, je travaille énormément mes « gammes ». En gros, j’ai des routines de dessin et de peinture quotidiennes, chaque le matin. Sur ces temps-là je travaille entre autre le dessin d’observation depuis 2 ou 3 ans. C’est quelque chose que j’ai refusé catégoriquement pendant 20 ans, considérant que pour figer la réalité il y a la photo d’une part, et d’autre part que c’est se focaliser sur la technique au détriment de l’émotion, du message. Aujourd’hui je n’ai vraiment pas changé de point de vue mais à un moment j’ai eu besoin de nourrir, contrarier peut être, un peu plus mon trait. J’ai donc décidé de faire ce que je n’avais jamais fait : imaginer moins et regarder plus. Je t’explique pas la galère…
Pour l’instant ça ne se voit pas dans ma peinture, j’ai gardé, je trouve, une touche un peu naïve, non académique  dans la figuration. Je n’ai pas encore recraché dans ma peinture ce que j’ai appris, compris, dans le dessin d’observation. A la fois, même s’il y a une très grande porosité, promiscuité entre ma peinture et mon dessin, il me faut parfois des années avant que je passe d’un support à l’autre. Par exemple, j’ai commencé à faire des charognes d’abord sur mur, mais dans la semaine qui a suivi j’en ai fait sur papier également. Par contre, le travail de structuration chaotique de l’espace dont on parlait plus haut et qui peut évoquer le patchwork, je l’ai avancé quasi quotidiennement sur papier pendant deux ans, puis j’ai clôturé la série. Ce n’est que beaucoup plus tard et de manière très spontanée que je me suis mis à transposer cette recherche sur mur.
Il est possible que le travail d’observation, que je prends vraiment comme un exercice, un échauffement, ressorte dans ma peinture à un moment ou un autre sans crier gare. Peut-être est-ce déjà là d’ailleurs.
Donc, pour répondre à ta question, je ne prépare pas une peinture en particulier mais j’alimente et maintiens ma capacité à improviser.

 

Des projets à venir ?
Non pas vraiment. Je sors de deux années où j’ai mené des projets assez lourds, où j’ai dû travailler avec des institutions, d’autres artistes, des acteurs sociaux ou culturels, des entreprises etc. Donc depuis juin en gros, le projet c’est de ne pas avoir de projets trop conséquents. J’ai quelques envies par contre, refaire quelques expos, ( la dernière un peu sérieuse doit dater de 2010), relancer les soirées dessins collectifs dès que qu’il fera un peu plus froid, des collaborations sporadiques peut être, à voir.

/// Le site d’Antonin Rêveur ///

/// Le blog d’Antonin Rêveur ///

 


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