/// 18 juin 2015 ///

9.10DO 4th 75NTM

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9.10DO (prononcez « Nine Ten Do », référence à la marque de jeux vidéo) est un peu à part dans le graffiti parisien.  Très loin du côté hip-hopesque du graffiti, tendance « Peace, Love and Unity », il développe un esprit plus punk faisant la part belle à l’exploration et au do it yourself.

Entretien avec 9.10DO

Peux-tu te présenter?

9.10DO, originaire de Paris. Co-fondateur de The 4TH Dimension (Paris), Road Dogs (Europe), Kings of Unknown Kingdoms (Europe de l’est), 75NTM (Paris of course) et membre d’autres crews comme la Montagne Sacrée (Lyon) et d’autres que je ne citerai pas ici mais qui se reconnaitront…

Tu appartiens à un groupe qui s’appelle les Road Dogs, peux-tu nous expliquer ce que sont les Road Dogs?

Alors pour faire semi-court, initialement, j’étais parti en expédition avec des potes faire le Nord-Ouest des États-Unis. Là-bas, dans une petite ville paumée appelée Astoria (la ville de tournage des Goonies) on a été accosté par une tribu de Tramps/Hobos parce qu’on avait des gros backpack. C’était une tribu de jeunes de notre âge, tatoués de la tête aux pieds (visage compris), des vêtements rapiécés jusqu’à l’os, couvert de pendentifs et de grigris divers, ils voyageaient en se cachant dans les trains de marchandises qui sillonnent l’Amérique de long en large. Pas besoin de vraiment taffer, ils voyageaient à l’œil et vivaient de petits boulots. Une fois revenu à Paris la vision de ces gars/nanas me hantait, ils avaient l’air complètement libres de tout carcan social. Du coup j’en ai parlé à mon pote Bilal (Zoo Project), il a grave accroché tout de suite, mais lui voulait aller découvrir cette culture à sa souche, aux états-unis (ce qu’il a d’ailleurs fait, respect et amour éternel mon frère!), moi je voulais le faire en Europe. J’en ai parlé ensuite à mon pote Jack Tezam, et on a décidé de défricher le terrain en France, pour commencer. Après plusieurs voyages cachés dans des wagons, en auto-stop, à établir des camps retranchés pour observer les dépôts de Fret, on a commencé à initier des proches, des potes pour former une meute, les Road Dogs étaient nés. Au fil de nos excursions on a rencontré des crews avec qui on a créé des coalitions et quelques intrépides qui sont venus grossir nos rangs. Le petit dernier c’est Mogli, c’est un putain de prodige, un caméléon, il se sort de situations inextricables avec une nonchalance déconcertante ! D’ailleurs, il se met dans ce genre de situations avec la même facilité.

Tu participes à la maison d’édition Croatan? Que veut dire Croatan? Quelles sont les livres que vous avez édités?

Le nom CROATAN vient de la légende des premières colonies des États-Unis, un groupe de colons, venus rejoindre leurs proches sur une base avancée, avaient trouvé les campements vides, avec pour seule inscription gravée sur un arbre « Partis pour Croatan », la légende dit qu’ils seraient partis avec les autochtones pour fuir les carcans du monde occidental. Et plusieurs générations plus tard on trouvait des indiens aux yeux clairs dans la région…
En fait au fil de nos expéditions en Ukraine, en Russie et dans d’autres pays d’Europe on a rencontré d’autres collectifs de gueurtas ou d’aventuriers qui avaient la même vision romantique du voyage et du graffiti. En voyant leur boulot (photographie, illustrations,ect) on s’est dit « putain mais ils cartonnent ces gars là, mais personne les connait en France?! » du coup, comme ça faisait longtemps qu’on avait envie de faire de l’édition Jack, Woody et Janna ont eu l’idée de créer une maison d’édition qui regrouperait sous un même étendard tous ces collectifs, ces personnes et ces entités au travers de plusieurs collections de livres: Kings of Unknown Kingdom (qui est par la suite devenu une coalition qui fédère les crews de cette série), White Elephant, et Magic Kit, sans compter tous les hors série.

Quels sont les futurs projets?

Je ne préfère pas trop parler de ce qui n’a pas encore été fait, ça gâche l’effet de surprise, on a plusieurs projets en préparation avec les 4TH, et on a chacun des projets persos qu’on aimerait mener à bien. Ca rend nos emplois du temps bien chargés mais c’est motivant. De mon côté j’ai commencé à bosser du volume, et là je suis en train de finaliser le projet Underdog avec Opar Studio, sous la forme d’un court métrage accompagné d’un livre, le tournage s’est déroulé sur plus d’un an. C’est une sorte de conte philosophique sur la nuit parisienne, mi-documentaire, mi-fiction avec une partie des acteurs du dernier Larry Clark.

Tu disais dans une interview qu’au départ, tu n’aimais pas le graffiti. Pourquoi? Qu’est-ce que tu penses du street art?

Bah en fait, j’ai un parcours vraiment chelou. A l’époque où j’ai commencé à m’intéresser à ce qui se passait dans la rue c’était les prémices du « street art » (j’aime pas cette étiquette, c’est flou et vide de sens) chaque mec avait son logo ou son concept qu’il répétait, déclinait sur tous les supports, toutes les surfaces. Je n’avais aucune culture graffiti, donc ça c’était beaucoup plus accessible. J’entends par là que c’était beaucoup plus simple pour moi de comprendre le concept de Space Invader que de déchiffrer un gueuta d’O’clock. En plus j’avais un pote qui massacrait des stations dans mon collège, par curiosité j’ai fait une soirée avec lui avec une mèche de quinze dans la poche, j’ai fait u tag, c’était tellement naze et moche que je m’en suis voulu de l’avoir fait. Je me suis auto-censuré pendant un an ou deux, en me cantonnant à mes autocollants mignons et quelconques que tout le monde trouvait « cool »ou « stylés ». Pour moi le graffiti c’était d’un autre temps, sale et j’y comprenais rien.
Mais l’air de rien en sillonnant Paris pour coller mes trucs j’ai commencé à me prendre des graffs dans les yeux, puis à remarquer les tags de chacun. J’ai commencé à mettre de l’eau dans mon vin et mes goûts esthétiques ont évolué. C’était le début d’internet, j’allais m’entrainer à déchiffrer les blases sur Armvr.tk ou Runtheoutside(avant que le site ne se fasse hacker). J’ai commencé à m’entrainer dans mon coin sur papier, et puis j’ai fait des rencontres dans la rue. J’ai rencontré Zadime avec son amour inconditionnel de la Old School, des gueutas hyper ciselés, bien dynamiques. Au fil des après midis 8.6/péta/gueuta(GAV?) j’ai fini par comprendre ce qu’était vraiment le graffiti, la culture, le lifestyle, les atmosphères, les codes, les embrouilles, les légendes urbaines, putain c’était tellement plus intense que de coller une pauvre affiche sur un mur ! A partir de là il n’y avait plus de retour en arrière possible, j’ai tout bazardé et je me suis concentré sur tous les shops ou je pouvais péta des tubes de colle, de l’encre, de la peinture et c’était parti.


Du coup ayant commencé par là je pense être particulièrement bien placé pour dire que le « street art », pour moi, c’est complètement insipide. Le terme lui même est un vaste fourre tout qui permet à des galléries qui pensent connaitre le mouvement parce qu’ils se sont baladés trois fois à Belleville, de faire des expos sur des thèmes plus ou moins foireux. En fait ce que je reproche à ce terme « street art » c’est que ça a donné naissance à toute une génération de personne qui pense révolutionner la rue sans connaitre son histoire, sa culture, avec trop souvent des idées faibles ou déjà vues. (j’en faisais partie, hein) Je veux dire par là que je trouve la culture graffiti tellement plus sophistiquée et complexe quand on se penche dessus sérieusement, c’est juste que les gens n’ont pas la culture nécessaire pour la comprendre. C’est parce qu’au travers de ce « street art » on leur sert une bouillie graphique simple d’accès, qui leur plait parce qu’ils ont la sensation de comprendre. C’est d’ailleurs ce qui a donné naissance à ce genre de phrase fantastique qu’on a tous entendues au moins une fois: « oh oui j’adore le graffiti et le street art, c’est merveilleux, j’en veux dans mon salon, par contre ces signatures dans la rue, qu’est ce que c’est laid ! »
Je ne comprends pas pourquoi on met ce truc sur un pied d’estale alors que pour moi c’est un mouvement qui a dégénéré pour finir par perdre tout son sens. Après si ça peut être un exutoire pour certains, un moyen de s’exprimer pour d’autres tant mieux pour eux, ça me dérange pas plus que ça de voir des clones de Banksy ou d’Obey dans la rue, mais qu’on ne vienne pas me dire que c’est plus évolué qu’un tag sur un camion. C’est un truc qui plait aux masses, mais c’est pas très évolué ou sophistiqué. Au final je n’y prête plus aucune attention.

Quels sont les artistes que tu suis, qui t’inspirent?

Je peux citer Internet comme réponse ? Ça serait tellement plus simple ! Nan, sérieusement y en a tellement… Pour ce qui est du graffiti j’ai un respect énorme pour O’clock (en même temps c’est un peu le Maradona de la discipline) les IRAK, les BTM, les Smart pour les styles mortels mais aussi pour l’image qu’ils dégagent, je trouve ça super intéressant. N’importe quel gueurta de Philadelphie avec leur style impossible à reproduire (et leur folklore graffiti tellement riche). Barry Mc Gee pour son univers incroyable, le fait qu’il s’ approprie des techniques d’artisans de la culture folk américaine. Les Beautiful Losers en général, le travail de Adam & Itso poétique et mystérieux. Sans prétention, les gens qui m’entourent, j’ai la chance de côtoyer des personnes qui essaient de faire des choses nouvelles. Je pense que pour y arriver c’est super important d’injecter des bribes ou des éléments extérieurs au graffiti, mettre en relation des entités qui n’ont pas forcement de liens direct mais d’essayer de le ficeler d’une manière ingénieuse, de créer des ponts. Et puis je garde toujours Zoo Project comme un modèle, tant dans son ultra motivation constante, sa simplicité, sa droiture, il a poussé le délire tellement loin. Pour moi ça restera une tête de proue du mouvement et un sacré électron libre !
Au final ça serait vraiment trop long à détailler, j’oublierais trop de gens, en plus j’ai déjà répondu des romans aux questions précédentes…

Avec les 4th, vous avez exposé en galerie, comment vous concevez ça? Que voulez-vous montrer en galerie? Pourrais-tu décrire votre univers?

C’est un outil formidable, c’est un format tellement intéressant à travailler, on peut faire passer beaucoup plus de choses que sur internet, ou un bouquin au final parce qu’on a la possibilité d’utiliser tous les médiums qu’on veut (volumes, décors, mise en scène, projection, bande sonore). C’est super intéressant pour faire passer une idée, ou retranscrire une atmosphère. Et puis on aime adapter une idée d’expo qu’on a eut, à l’espace de la galerie qui nous propose d’intervenir. On a plusieurs entités, 4TH, Road Dogs, Croatan, ect, suivant lesquels on va plutôt inviter le spectateur à entrer dans notre dimension le temps d’une expo, ou s’imprégner d’une atmosphère pour apprécier les oeuvres sous un certain angle. En fait on aime bien le fait qu’une expo soit une expérience pour le spectateur. On montrera jamais des graffs sur toile dans une galerie white cube, ça n’a aucun intérêt, mais par contre on peut très bien avoir des éléments de décors de notre expo qui font référence à ce qu’on fait dans la rue.
L’univers est assez complexe à expliquer, c’est une sorte de collectif à tiroir, formé de plusieurs entités qui ont chacune leurs spécificités. La principale 4TH pour l’aventure urbaine, le graffiti, l’exploration, les légendes urbaines, les Road Dogs pour le voyage en train de marchandises, l’autostop, le voyage au sens romantique. Croatan, pour l’édition autour de notre vision du carnet de voyage, la découverte d’autres artistes/collectifs qu’on a rencontrés. On aime faire des ponts entre la réalité du vécu et les légendes urbaines, les histoires qu’on se raconte au coin du feu, ces anecdotes, toute cette tradition orale afin de créer son propre univers avec sa propre mythologie. Brouiller les pistes entre les éléments du réel et de l’imaginaire pour s’engouffrer dans cette 4èm dimension. J’aime le fait que le spectateur puisse se perdre dans les méandres de nos différents sites, nos livres, collecter lui même les infos, comme des artefacts, ou des pièces de puzzle, pour se faire sa propre définition du 4TH.

Des projets à venir?

On en a plein, on repart sur les rails cet été, histoire de découvrir de nouveaux territoires, en ce moment on bosse sur un jeu vidéo basé sur notre univers, mais on veut prendre le temps de faire les choses bien, histoire de ne rien bâcler.

/// Le site de Croatan Edition ///

/// Le site des 4TH ///


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