/// 7 novembre 2014 ///

Gsulf MODERNE JAZZ

MEA_Gsulf

Dans le graffiti, un peu comme en musique, en matière de style, il y a les meneurs ou leader d’opinion, les suiveurs  et puis il y a les défricheurs, plus portés sur l’expérimentation. Gsulf fait plutôt partie de cette dernière catégorie. Avec son crew, les MODERNE JAZZ, il s’applique à tenter d’oublier les règles du graffiti classique pour réinventer quelque chose d’autre.

Entretien avec Gsulf

Peux-tu te présenter?

Je m’appelle Mathieu, j’habite à Paris et j’ai 32 ans… Je suis né à Bordeaux et j’ai grandi dans sa banlieue proche. J’ai eu une scolarité et une enfance normale, j’ai fait des conneries sans être un dur à cuir. J’ai vu apparaitre les premiers tags et graffitis dans les rues de Bordeaux quand j’étais enfant, ils ont produit sur moi une forte impression, j’ai complètement idéalisé les graffeurs que je voyais comme des sortes de zorros des temps modernes : des mecs qui imposaient à voir des peintures super actuelles, gratuitement et en prenant des risques, un « beau gâchis ».

Ma perception romantique d’alors, j’avais 10 ans, a pas mal évolué depuis. Dès que j’ai vu ces premiers graffitis j’ai commencé à les copier, en classe, dans mes cahiers. Je suis resté à Bordeaux jusqu’à mes 19 ans, j’y ai passé mes dernières années en école d’arts appliqués où j’ai côtoyé pas mal de taggeurs, sans peindre moi-même. Je me suis cantonné à pomper leurs trucs, sur papier, à m’entraîner.

Il faut dire que j’étais pas doué, du coup j’ai longtemps préféré m’abstenir de peindre plutôt qu’imposer aux passants et devoir assumer des tags que je trouvais moi-même nuls. Quand je dis assumer c’était surtout vis-à-vis des mecs avec qui je traînais, ils étaient bons, à cette période Bordeaux était super en graffiti, il se passait plein de choses. J’étais d’ailleurs hyper admiratif de ce que je voyais dans la rue, sans parvenir à faire de hiérarchisation, je trouvais tout mortel.

Les rares peintures que j’ai fait à cette période étaient en terrain avec mon copain Nico (Barrome). Lui n’était pas un graffeur, il ne se sentait pas concerné par tout ça, il voulait juste s’amuser. Il m’a engrené dans nos premières peintures, qui par chance ne sont pas sorties de dossiers enfouis dans des vieux disques durs !

Nico et moi sommes ensuite allés finir nos études ensemble à Troyes, une ville bien plus petite, avec des tonnes de terrains vierges et sans arracheur de dents du graff enclins à me faire douter. On y a beaucoup peint, ramené des copains de Bordeaux, fais de nouvelles rencontres et créé le groupe Jeanspezial.

 Tu fais partie des Moderne Jazz, peux-tu en dire quelques mots?

Oui, alors pareil, je pourrai me contenter de citer les noms des mecs de Moderne Jazz (Akbar, Torpen, Frida, Bise, Christ, Opar, Royer, Ishem, Matti, Joris, Rubio, Djob, Maze, Outside et moi), mais ce serait moins parlant que la petite histoire, donc je vais encore m’étaler.

A Troyes donc, je peignais avec mes copains Jeanspez qui eux, dans la grande majorité, ne faisaient pas de lettres mais, des « scènes illustrées » (en fait, je ne sais pas comment définir les peintures des Jeanspez et je me refuse à les étiqueter « street art » qui pour moi renvoies à une esthétique super craignos avec des thématiques rebelo/adolescento/bien pensante/nazebrok/C215 qui ne peut avoir qu’un public de débiles à fleur de peau).

Après avoir passé pas mal de temps à peindre de jolis « jeanspez » au milieu de scènes remplies de persos et même si j’en garde de super souvenirs et que j’ai pris du plaisir à le faire, j’ai commencé à ne plus m’épanouir dans ce rôle.

J’ai commencé à mener une recherche en graffitis de mon côté et j’ai arrêté de participer aux fresques collectives, je suis passé par une période graffitis « connardos » épaulé par Aoek et Muerte.

Puis j’ai rencontré CT, Kurz, Opar et Rubio qui m’ont amené vers une peinture plus minimale, en aplats, centré sur le dessin de lettres, mais toujours un peu rigolotes et un jour, j’ai arrêté les contours.

Ca peut sembler anecdotique comme ça mais c’était il y a presque 10 ans et à ce moment là c’était une sacrée rupture et j’étais un peu tout seul à défricher dans ce sens-là.

J’ai ensuite déménagé à Paris, toujours avec Nico, mais aussi Seb (Touache) rencontré à Troyes et Joris (Goulenok). Paris et le graffiti c’était toute une mythologie pour moi, avec ses dinosaures, ses reustas, ses jeunes tueurs, ses cailleras de l’enfer et sans les aprems barbeucue/peinture en terrains. J’ai fait un peu de peinture en arrivant, mais sans vraiment me plaire dans cette nouvelle ambiance un peu tendue ou il fallait recouvrir untel… la seule super rencontre a été Turbo et sa bande.

J’ai peu à peu ralenti, laissant mes recherches où elles étaient et me désintéressant du reste, j’ai arrêté de regarder l’internet. Puis j’ai reçu un an plus tard, une invitation envoyée par Torpen que je ne connaissais pas, pour un djam à Brest. J’y suis allé et j’ai découvert plusieurs mecs (Frida, Bise, Torpen, Djob, Royer), plus jeunes, qui tentaient des trucs vraiment cools et j’y voyais là (en filigrane et chacun à sa manière) une sorte continuité de ce que j’avais laissé en plan en pensant que ça n’intéressait que moi.

Ça m’a remis dedans, on s’est super bien entendu et comme chacun était éparpillé aux quatre coins de France, j’ai créé un forum pour qu’on puisse rester en contact et échanger. Le forum s’est appelé Moderne Jazz et chacun a commencé à écrire ça à côté de ses peintures. Et sinon pour moi les « moderne jazz » c’est vraiment un groupe de tueurs (désolé pour l’auto-promo) ! Et même si je peux comprendre que ça ne plaise pas à tout le monde, je suis super impressionné par chacun dans son registre et par la manière que tout le monde à d’aller de l’avant sans renier le graffiti traditionnel.

Et je suis bien fier d’en faire partie. <3

Parfois en voyant tes pièces, j’ai l’impression de voir une rencontre entre un peintre du début du 20e (Matisse, Picasso, même Cezanne) et un flop. Quelles sont tes influences?

Avant tout, j’adore le graffiti et plein d’auteurs ont eu une influence (que j’espère pas trop évidente) sur moi, j’admire les CAP en particulier, plein de parisiens plus ou moins classiques (Gues, Honet, O’clock, les FMK de l’époque, Seb en fait, les PAL, Turbo et les CE/HDA, 9.10do et l’univers des 4TH…) des bordelais (Rekm, Usine et tous les TT, les XMN, CV, Pum, Riot, Dallas & End, Runner & Tanger, les tags fous de Drek, d’Obra, les fats d’Ovoler, les tags de Clebar…), Nug, Uzi, Que, plein de mecs de l’est… Obisk et Jiem, Siao, les tags d’Iser, Skidd, Guano, Mentos, Akbar, Kegr…Tous les balèzes défricheurs en fait.

J’adore le graffiti mais j’aime aussi la peinture en général et moderne en particulier et je m’autorise à en réinterpréter certains trucs sur mur. A vrai dire je ne suis pas très érudit, j’écoutais pas trop en histoire de l’art et une expo ou un reportage à vite fait de m’impressionner et de m’ouvrir des portes.

Il y a un décalage entre les remplissages bruts et des tracès trés minimalistes. Quelle est la part de préméditation et celle de spontanéité? Prépares-tu beaucoup avant de peindre un mur? 

En général je ne prépare pas et je fais avec ce que j’ai sous la main. Parfois j’ai quand même l’idée d’un truc que je veux essayer, ou une photo quelconque dans mon téléphone que j’avais prise en pensant que ça pouvait me guider sur une peinture. Mais je n’arrive jamais avec un plan d’attaque tout prêt, un sketch et pile les couleurs qu’il faut.
Anecdote à l’appui : ma première peinture sans contour c’était avec Opar et c’était pas prévu : il m’avait invité à peindre à Bordeaux et je n’avais pas de matériel, il m’a dit qu’il s’occupait de tout. Je l’ai rejoint sur un spot vierge, il m’a tendu un carton, il n’y avait que des bombes noirs. Je l’ai regardé et il a répliqué « t’inquiètes j’ai aussi une fin de bleu clair », c’était en 2007 et je me suis remis à faire des contours que très récemment.

Autre exemple nul : j’ai récemment été peindre avec des fins de bombes de toutes les couleurs (chose qui ne m’arrive jamais, j’essaye d’utiliser une palette réduite en général). J’ai finalement fait une de mes peinture préférée, qui a aussi laissé sa marque sur les suivantes.

Pour répondre à la question sur la spontanéité et l’expérimentation, c’est vrai sur la forme, je tente des trucs et je ne m’interdit pas grand-chose. Mais je pars toujours de mon enchainement GS, j’ai longtemps été content d’avoir trouvé ce petit truc rien qu’à moi, cette phase avec le petit Z entre le G et le S qui se touchent. Ça me permettait de décliner à loisir et d’essayer plein de choses niveau remplissage et texture, tout en ayant ce fil conducteur qui me permettait de garder une petite cohérence.

Mais à force c’est devenu automatique et je n’arrive plus à m’en défaire, je n’ai plus aucune idée de forme de GS et ça me lasse. Du coup mes dernières peintures ne sont pas des Gsulf.

 Que penses-tu du graffiti actuel? du street art?

J’ai l’impression qu’on est un peu arrivé au bout de la maitrise perfectionniste de l’outil spray (aplats parfaits, dégradés, traits constants qui ne coulent pas, fumés de fat cap voluptueux…). Les fabricants de bombes ont bossé dans le sens de la propreté depuis des années, les graffeurs avec. Pendant ce temps, on a un peu oublié ce que la peinture à la bombe pouvait apporter plastiquement, on a très peu questionné l’outil (peindre de loin, faire de faux aplats, des crachotis…). Jusqu’à très récemment, un trait pas parfait est resté le trait d’un mec qui ne sait pas peindre, un trait de toy, alors que ça peut être bien plus expressif, avoir une âme. A la manière des peintures des pionniers cainris que je trouve souvent bien plus personnelles et plus fortes que des graffs super techniques, nickels, mais aseptisés.

Pour en revenir au matos c’est d’ailleurs assez marrant de constater que maintenant, les mecs et moi le premier, vont mettre des caps d’origine sur des 94 pour recréer les défauts des spray originelles que les ingénieurs ont mis 15 ans à gommer.

Et concernant le street art, j’ai abordé le sujet un peu plus haut, je n’ai pas grand chose à en dire… J’ai l’impression que le mot a été inventé récemment pour vendre des drouilles à des joueurs de foot ou des stars blindées qui ne pompent que dalle et malheureusement, le crétin moyen suit. C’est aussi un mot bien utile pour enrhumer les employés de mairies et leur vendre des projets bien nazes, en leur donnant l’impression de faire un truc de jeune. Ça me fait un peu penser au mot « fun ».

D’autres peintures de Gsulf

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